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 Histoire péripétiticienne - 2

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Aklatan
Capitaine des Plaines
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Date d'inscription : 04/07/2008
Age : 105
Localisation : Collines de Sous-Voûte-Chêne, la maison à côté de la cascade, où un gnome taille parfois des pierres.

MessageSujet: Histoire péripétiticienne - 2   Dim 21 Nov - 11:47

Sa main pataugeait dans une mélasse glacée, une tourbe huileuse et filandreuse, dont le remuement immonde frémissait du son de tripailles triturées. La pumprune éventrée était vidée lentement, et la main délicate qui la torturait détachait ses graines par poignées des méandres enchevêtrés de sa chair. Une chair morte, suintante, dont les graines amorphes respiraient le pourrissement.
Le bol en bois s’emplissait, la bougie rapetissait, et deux paires d’yeux observaient le légume égrené.

« Donne-moi au moins une poignée… celle-là, tiens ! Donne-moi juste celle-là au lieu de la mettre dedans, et ce sera tout ! » réclamait la grande sorcière en joignant ses mains moites. Sa figure se tordait en un rictus lamenté alors qu’elle se voûtait davantage au fil de ses vaines supplications. Les poils de ses lèvres suintaient des sécrétions éreintées de sa déception. « Tu n’imagines pas ce que je pourrais faire rien qu’avec une once de ces graines ! Rends-toi compte du potentiel d’une seule d’entre elles ! Il me suffirait d’un peu pour…
- Si je me garde de te donner une seule graine, c’est bien parce que je conçois bien mieux que toi leur potentiel ! » rétorqua la sorcière dans perdre de son impassible sérénité. Son visage gracile se délectait de la douceur de ses gestes brusques et grossiers en arrachant sans retenue la chair gluante du légume.
- « Si je te rapportais en échange une germe de nuit ? Je pourrais… je pourrais t’offrir le cœur d’un raton malade si tu en as besoin, je sais où en trouver, j’ai pestiféré moi-même une clairière de récolte animale ! Ou alors… laisse- moi te donner ce qui me reste d’écorce sanguine ! Elle est tout juste poudreuse et…
- Ca suffit ! Sors d’ici, je ne te donnerai pas une seule de ces graines ! Et si tu t’avises d’y toucher, mon cercle de malédiction sera pour toi ! »
Dans son apitoiement dévot mais non moins furieux, la grande sorcière s’éloigna vers la porte, qu’elle referma derrière elle dans lent grincement de menace.
S’enfonçant à nouveau dans le voile de ténèbres d’où elle était sortie, elle tituba avec nonchalance sur le sentier balayé par le vent glacial, aux bordures du village aux airs du cimetière. Puis, traînant avec elle toute l’amertume que pleurait son obscur dessein, elle étouffait dans sa gorge osseuse les imprécations que suscitait l’aigreur de sa déception. Mais ses lèvres velues se détendirent soudainement de leurs plaintes muettes, pour arborer un sourire repoussant.

Aklatan avait bientôt atteint les frontières du village, qui semblait éteint de fond en comble. Il n’avait pas traversé ce long chemin abandonné sans se voir arracher quelques frissons en dépassant les maisons pauvrettes et les pelouses noires, qui semblaient avoir célébré le réveil d’une famille de cadavres. Jamais il n’aurait dû s’aventurer par ici cette nuit-là : loin du Village des Hautes-Plaines, un soir de Gaggelon’Kashka, il était seul.
Ou presque. Si cela pouvait lui apporter un semblant de compagnie. Si ce n’était pas une courge vomissant ses entrailles par les orbites, ce serait une pumprune.

Un champ noir où remuait l’immondice d’une boue putréfiée s’étendait jusqu’à une grange en ruines, près des bois. A quelques pas il y avait un épouvantail dépareillé et monstrueux, dont le mât était cassé. Au fond de ce champ mortifère, des silhouettes grossières s’agitaient comme une couvée de gros vers capricieux… Elles paraissaient se livrer à un loisir d’acharnement qu’Aklatan appréhendait de deviner ; cela dit il ne résista pas à se divertir de l’unique forme de vie qui se manifestait dans les parages, si étrange soit-elle… Mais, quelle forme de vie ? Et quel loisir !
A l’autre bout du champ, une poignée de pumprunes déchaînées se bousculait pour se jeter sur une frêle et sombre silhouette, dont ils commençaient à mâcher chacun des membres. On aurait cru voir une troupe d’araignées énormes encercler de toutes parts une maigre proie, et lui grimper dessus pour dévorer chaque parcelle de son pauvre corps ! Et en effet, les citrouilles se mouvaient en un déhanchement grotesque de satisfaction tout autour de la forme désarticulée, encore agitée de soubresauts convulsifs dans un bain de bouillasse infâme ; elles arrachaient ses vieux vêtements, sa peau rêche, sa chair tiède, et ingéraient avec délice les morceaux broyés de ce qui était passé de corps tremblant à carcasse écrasée dans l’assiette de leur lit répugnant.

Le Troubadour s’était approché avec méfiance de cet affreux spectacle, et aurait volontiers orienté les trois pas suivants en arrière, si ses pieds n’étaient pas englués dans la boue malodorante qui avait déjà sali ses genoux. Les relents amers qui envahissaient l’endroit parvenaient presque à masquer l’odeur de pourriture qui commençait à imprégner la dépouille, après celle qui pesait sur le groupe de pumprunes, ce qui n’avait rien d’extraordinaire.
Il avait reconnu une citrouille, aussi défigurée qu’elle pouvait encore l’être, qui se trémoussait et traînait sa masse au milieu de l’orgie macabre. Il comptait sur le reste de bienveillance qui pouvait encore l’habiter pour le défendre contre une meute de vampires végétaux qui pouvaient à tout moment lui faire payer sa curiosité trop audacieuse…
« Eh regardez, c’est lui ! C’est l’abruti dont je vous ai parlé ! Vous avez vu un peu comme j’ai réussi à l’amocher après un séjour dans l’estomac ? Et faut savoir qu’avant d’y entrer, il était bien pire, il avait vraiment besoin que je lui rafistole le faciès ! » S’écria la pumprune avec sarcasme, auquel les autres ne manquèrent pas de s’esclaffer grassement.
« Hé, mais bien sûr ! On lui enlève la peau, et on lui fait gober une jolie petite bougie, ce sera l’un des nôtres !
- Mais oui ! Et que diriez-vous de le arracher quelques dents avec ? Il n’en sera que plus séduisant !
- Mais qu’est-ce que… » commença Aklatan, désemparé. Ses pieds étaient bel et bien enfoncés dans la boue, qui les retenait solidement entartrés dans cette colle dont un dragon n’aurait pu s’extirper.
« Ben quoi ? Elle voulait nous écarter la bouche pour nous évider complètement ! » expliqua la citrouille balafrée.
« Qui sait ce qu’elle allait faire avec nos graines ! De la poudre d’Ackaboque ? » renchérit une autre.
« Ou de la soupe ! » continuèrent-elle.
« On l’a juste empêché de nous peler l’écorce !
- Ouais, on se laisse pas équarrir le trou de balle !
- Alors on a réagi dans la bonne mesure de qu’impliquait la tournure des événements…
- On a modestement écarté tout risque d’agression…
- Et on a fait un festin avec ses tripes et son cerveau.
- C’est aussi simple que ça. »
Les arguments manquèrent à Aklatan face à un tel discours, cela dit la dernière pensée qui devait lui occuper l’esprit était de quitter le village pour de bon, puisque de mauvais présages ne tarderaient pas à se multiplier, il en avait une ferme démonstration sous les yeux. Mais à présent que la nuit avait refermé ses griffes, et le mauvais augure glacé les parages d’une peur ineffable, rien ne retenait quiconque en ces lieux étranges ; et tout amenait à deviner qu’il ne faisait pas bon demeurer plus longtemps par ici. Le Troubadour désenglua ses pieds de la terre molle dans un suprême effort, pour faire quelques pas vers son compagnon de malheur.
« Je te ramène aux champs de Suckiny ! Ca faisait longtemps que tu le réclamais, c’est le moment ou jamais ! » suggéra-t-il en s’empressant de s’emparer de la citrouille de balafrée, qui ne manqua pas de râler tout en se faisant plus lourde qu’elle le pouvait dans les bras du Troubadour. Il présenta d’humbles excuses à ce qu’il restait de la chair putréfiée de la sorcière, dont la bouillie pourpre commençait à se mêler aux méandres moisis de la terre, avant de tourner les talons avec tout l’empressement dont il était capable en pataugeant dans cette purée noire.
« Evidemment, c’est maintenant que tu te décides ! C’est le pire moment que t’aurais pu choisir, espèce de griniot lampardé, flourpin de cadrance !
- Eh, où est-ce qu’il va comme ça ? » commencèrent les autres à s’exclamer, indignées.
« Vas-y, bouffe-le sur le champ, ce rouand de chevrine de mes trous d’orbites !
- Ouais ! Le filet vert ! » Et toutes en chœur encouragèrent d’une même voix :
« Le-filet-vert ! Le-filet-vert ! Le-filet-vert ! » S’ensuivirent de nouveaux rires bourrus et goguenards, qui retentirent au loin de longs instants en un écho inquiétant.

« Héhé, j’ai réussi à les captiver avec mes histoires, ils en redemandent ! » susurra la pumprune au Troubadour, qui rejoignait en hâte le sinistre sentier.
« Est-ce que tu sais au moins à qui vous avez fait manger la boue ? Vous ne lui avez même pas laissé la chance d’être reconnaissable !
- Ben non, qu’est-ce que tu veux, elle voulait nous bouffer, alors on l’a bouffé ! Me dis pas que tu connais du monde dans ce cimetière décoré…
- Vous auriez au moins pu faire ça proprement.
- « Proprement », c’est pour les corniauds dans ton genre ; laisse-moi t’avouer que ça n’a pas un goût terrible ! »
Aklatan s’éloignait donc vers les plaines obscures, dont les chemins venteux lui feraient quitter le village où pesait un air de malédiction. Mais la nuit ne s’avérerait pas aussi clémente qu’il y paraissait jusqu’alors.


A suivre...

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