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 Fragment du rêve 8 - Memento mori

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Aklatan
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Localisation : Collines de Sous-Voûte-Chêne, la maison à côté de la cascade, où un gnome taille parfois des pierres.

MessageSujet: Fragment du rêve 8 - Memento mori   Lun 31 Mai - 8:51

Ecume et poussière

Le rameur amarra sa barque sur la berge tranquille, dans le clapotis de l’eau dont les remous reflétaient la clarté du ciel. Le monde montrait l’un de ses plus beaux visages, un temps merveilleux pour se balader sur la rivière.
« Cela fait une pièce. » déclara-t-il en reposant les rames à l’intérieur de l’embarcation. Le passager, qui se levait pour mettre pied à terre, le dévisagea. Lui assénant plusieurs coups violents, il le fît tomber par-dessus le rebord de la barque. Tandis qu’il descendait jusqu’au fond de la rivière, il plongea son regard dans celui de l’autre, et murmura : « Nous nous reverrons, ne l’oublie pas. »

Et tout au fond, il lui semblait avoir glissé au-delà de l’œil du monde, où la lumière n’entrait plus. Sur la rive noire, une vieille barque attendait, silencieuse, sur un fleuve immobile à l’horizon caché. Il monta fébrilement dans l’embarcation, et lentement, saisit à bout de bras les rames au bois moisi, et souqua. En progressant sur les eaux sombres, le fleuve arquait son dos énorme en courants teigneux, et s’agitait de remous brutaux, qui manquaient à chaque instant de faire chavirer le rameur. Mais celui-ci poursuivait inlassablement son chemin aveugle, le regard vide, plus aucun souffle n’échappait à sa gorge close.
Une silhouette se détacha des ténèbres de l’autre rive. Mais avant même de l’atteindre, une main blanche apparût à sa vision, là-bas. Un doigt crochu se leva pour indiquer la direction opposée, d’où il était venu. Il n’y avait plus ni mer ni terre. Ici, il n’y avait qu’écume et poussière. Le rameur traversa de nouveau le fleuve capricieux. Chaque mouvement faisait trembler les os desséchés de ce passeur sans but, et se faisait plus difficile, comme souquant dans un bouillon épais. Le rivage du départ s’offrait de nouveau à lui, et là où le désert l’avait conduit sur les eaux noires, bien des êtres attendaient, le visage livide et le corps crispé. Il lâcha ses rames, et observa le spectacle du bord du monde : là-bas, les êtres s’avançaient lentement, sans frémir, pour s’enfoncer dans les eaux qui les engloutissaient un à un.
En jetant un regard par dessus bord, lui remarqua que les rames ne faisaient que balayer les visages éteints de ceux qui ne pouvaient traverser. Ecume et poussière.

Un corps marcha jusqu’au bord du fleuve. Le rameur l’observa longuement, en puisant dans la noirceur de son regard l’ombre qui devait hanter sa vision, et son souvenir. Il souqua jusqu’au rivage silencieux, et s’arrêta devant la file immobile, devant l’être attendu. Il se leva, et susurra alors :
« Un jour t’en souvient-il, nous voguions en silence… » L’être livide resta muet, ses orbites dans les siennes.
« Cela fait une pièce. Ne me rends pas mon dû. Et tu te noieras. »
Alors l’autre ouvrit sa bouche sèche, et extirpa de sa gorge une pièce, qu’il déposa dans la main du passeur. Celui-ci s’assit dans la barque, et posa les rames sur ses genoux.
« Donne m’en deux. Et tu passeras » L’être resta muet, le corps immobile et la gorge nouée.
« Ecume et poussière, il n’y a pas l’un sans l’autre. Ne l’oublie pas, les limbes, c’est l’autre. »
Il glissa la pièce dans la poche de son manteau, et attendit, une main sur la rame, l’autre tendue vers la rive. Une autre main blanche y déposa une obole. Et le nocher reprit les rames, pour traverser les eaux noires, une fois encore.

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Dernière édition par Aklatan le Mer 23 Juin - 7:34, édité 1 fois
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Aklatan
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MessageSujet: Re: Fragment du rêve 8 - Memento mori   Lun 31 Mai - 10:09

Le peintre déposait doucement des paillettes lumineuses sous la nappe de la terre.
« Cette couleur donnera à la roche un nouvel éclat. Puisse ce drapé doré attirer la lumière des êtres vers la guérison. » Ainsi parla le peintre en baptisant l’or qu’il faisait naître dans la pierre, sous la terre des vivants. Un jour, deux hommes découvrirent la couleur rayonnante qui scintillait sous leurs terres, dans la roche et le nid des rivières. Les perles d’or brillaient comme les étoiles et la lueur du soleil couchant. Mais au lieu de contempler ces éclats plus longtemps, ils voulurent en amasser davantage, et chacun le cherchant avec ardeur, désirait n’en garder que pour soi, il serait alors facile d’en détenir une plus grande quantité encore. Sûrement l’homme repus n’en aurait pas fait autant avec une quelconque nourriture vitale.
« Le peintre souleva le voile de sa toile, et observa avec désarroi que la couleur qu’il venait juste d’ajouter avait déjà perdu de sa beauté. La pulsation qui faisait son éclat s’éteignait.
« Qu’est-ce donc que cette réaction qui pille la beauté de cette couleur donnée à la vie ? Si aucun n’en fait bon usage, qu’ils me la rendent ! »

Deux hommes échangeaient, sur la terre des vivants. L’un offrait à manger à l’autre, qui donnait en retour un morceau d’or. Une pièce. Une nourriture en valait-elle autant ? L’un aurait de quoi se nourrir, mais pas l’autre.
Le marchand glissa la pièce dans sa bourse, et remercia avec entrain celui qui l’avait privé de sa subsistance.

La pièce demeura donc dans la bourse de cuir, suspendue à sa ceinture. Celui qui la transportait s’engagea sur les chemins, le soir venu. Un brigand se campa en travers de sa route, et lui demanda sa bourse. Il désirait la pièce. Sous la menace du coutelas, le promeneur donna sa pièce, préférant sauver sa vie. Hélas il aurait peine à le faire, à présent qu’il n’avait plus de nourriture.

Le brigand arriva jusqu’à la cité, pour s’acheter quelque subsistance. Devant les portes, des gardes l’accusèrent de vol, ils lui tranchèrent la main, et en occultant leur acte à toute justice, s’emparèrent de la pièce. Mais chacun des gardes la voulait pour soi. Ils se battirent sans vergogne pour s’en déclarer possesseur, et dans la lutte, ils tombèrent tous deux à la renverse dans la rivière. Ne pouvant remonter à la surface, ils s’y noyèrent ; la pièce échappa à leur emprise, et s’engouffra dans la bouche d’un poisson qui se laissait également porter par le courant tranquille.

Il tomba dans le piège d’un pêcheur, qui attendait qu’une proie vienne mordre à l’hameçon, ce qui arriva aussitôt que le poisson avala l’appât, si bien que le crochet resta enfoncé dans sa gorge. Le pêcheur laissa le pauvre animal sur la terre en attendant d’aller chercher de quoi l’en libérer, sans soupçonner l’objet qui s’était caché dans son ventre, plus loin encore que l’hameçon. Mais seul le crochet suffisait d’être récupéré, car il n’avait nul besoin d’aller chercher autre convoitise après sa nourriture.

Un oiseau profita de l’absence du pêcheur pour se saisir de sa proie, et emmena le poisson jusqu’à son nid, pour nourrir ses petits ainsi que lui-même. Mais un objet dur et indigeste s’était mêlé à son repas, il se contenta de le jeter du sommet de la branche, n’y voyant aucune utilité. Un écureuil la ramassa au creux du tronc, la renifla, essaya de la ronger… Mais il ne s’agissait que d’un caillou. Il s’adonna à un jeu, et attendit qu’un voyageur passe sous sa branche pour faire rebondir la pierre sur sa tête.

L’homme fût intrigué par l’objet qui venait de frapper son crâne. Il le ramassa, et reconnût ce que son peuple qualifiait de richesse. Il rapporta la pièce chez lui, délaissant la moisson qui devrait attendre, et se laissa féliciter par sa famille d’avoir rapporté de l’or.
Mais le paysan ne pût garder l’objet, puisqu’un milicien frappa à sa porte pour récolter un impôt. Le pauvre homme dût donner la pièce d’or, qui, de la poche large du milicien, se retrouva dans le coffre du trésor royal, au château.

Le souverain déclara une guerre, et vida ses coffres pour laisser les combats se dérouler, et la mort ravager la terre des vivants. La pièce d’or se joignit à une multitude d’autres pièces, dans un gros chariot qui devait faire longue route. La guerre permit à des hommes déclarés ennemis de s’attaquer à ceux qui protégeaient le chariot, et récupérèrent toutes les pierres qu’il contenait.
Chacun s’accapara un tas d’or, avant de s’enfuir loin de ceux qui voudraient également lui arracher son butin. Un jeune soldat, tout juste sorti de la misère, rencontra d’autres hommes, qui le violentèrent et le tinrent prisonnier. De ce qu’ils s’approprièrent de ce qu’il transportait, il avait réussi à garder la pièce, qui même au fond d’un cachot, suscita l’avidité d’un bourreau. Le jeune prisonnier ne voulait pour rien au monde se séparer de cette pièce, et au lieu de satisfaire la cupidité de l’homme qui menaçait sa tête, il ingéra l’objet en la jetant dans sa gorge. La colère et la haine s’ajoutèrent au désir et la vanité que provoquait le minuscule éclat doré, qui scintillait sous leurs terres, dans la roche et le nid des rivières. Le jeune prisonnier fût torturé et exécuté, et la guerre des hommes persistait de par le monde.

Ce n’était pas la vie qu’ils préparaient, mais le voyage dans les limbes. Souvenez-vous que vous mourrez, car ce que vous désirez, vous le rendrez. Sur les dernières rives du monde, il y a un passeur, vous lui donnerez ce que vous avez accumulé, et l’usage corrompu de la terre des vivants deviendra un commun remède.

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