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 Le récit du miroir

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Aklatan
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Date d'inscription : 04/07/2008
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Localisation : Collines de Sous-Voûte-Chêne, la maison à côté de la cascade, où un gnome taille parfois des pierres.

MessageSujet: Le récit du miroir   Mer 21 Avr - 7:45

« … Et ce que le reflet de tout homme doit élucider. – Fin du troisième paragraphe » Il essuya sa plume sur un chiffon et reboucha son encrier. Son ouvrage sur « Le mouvement des liquides en dedans et en dehors des corps » était déjà bien avancé, il n’aura pas besoin d’être développé d beaucoup encore. Il s’assit derrière son instrument de musique, et fît claironner la kora dans la lumière de ce début d’après-midi. Tout autour de lui, dans ce pouvait s’apparenter aussi bien à un laboratoire qu’une bibliothèque ou une salle à manger, faisaient office de décor loufoque des machineries et des tubes à essais permettant la concoction de liquides étranges en pleine réaction, des cages de verre abritant des cultures de germes et des élevages d’insectes en tous genres , des plantes grotesques et colorées en rebord de fenêtres, et bons nombres de livres de philosophie, de science ou de récits.
Pour laisser ce fouillis s’épanouir dans toute son ampleur, il convint qu’il était temps d’aller s’ouvrir le gosier à l’auberge, juste à côté. Il quitta sa tour de pierre, qui s’élevait modestement à l’extrémité du village. Cette belle bâtisse avait le mérite d’intriguer bien des passants, qui questionnaient avec curiosité qui savait, et qui répondait : « Là vit un vieux fou qui fait plein de choses étranges. »
Assis à la grande table principale, aux côtés d’individus qu’il croisait de temps en temps dans le rad, il se plaisait à laisser traîner ses oreilles un peu partout autour de lui.
« Hey patron ! Si je trouvais le moyen de me construire une p’tite cave avec ce vin là, ben mon vieux, tu sais à quoi je passerais mes journées ! » déblatéra un type en montrant son pichet. L’intéressé esquissa un sourire : « Ca peut se faire, mon frangin vend le même à une demi lieue d’ici, dans le Hameau de la Corniaude ; tu traverse la rivière et t’y es.
- Mais qu’est-ce que tu dirais de me filer la recette ? Je fabriquerais du vin doux pour moi seul ! » lâcha-t-il en gloussant.
A ces paroles, celui qu’on surnommait le vieux fou posa un regard perplexe sur son verre de vin et sa miche de pain.

Les gens regardaient d’un œil plus hagard encore que d’habitude l’habitation élevée qui suscitait tant de questions. La tour s’était changée en une flèche plus haute et plus majestueuse.
Parallèlement, celui-qui vivait là voyait son esprit quelque peu mouvementé. Il contemplait ses ouvrages de philosophie et se demandait quel était son rapport avec le commun des mortels. Il répétait une formule de réflexion, dont il eût la mauvaise idée de changer « l’abouti en inabouti » :
« Picrate est un homme. Or tous les hommes sont mortels. Donc Picrate est mortel. Or tous les mortels sont communs. Donc Picrate est commun. Mais qu’est-ce que le commun ? »
Il avait observé le réel des choses dans ce qu’elles avaient de commun, et avait entrepris d’inverser leur rapport avec le commun. La kora s’était changée en un instrument rythmique, dont le pincement des cordes épaisses frappait la peau sur la caisse ; cet objet n’avait pas de nom, mais un son nouveau. Cependant, le tourment commençait à noyer ses pensées : le commun des mortels était ancré dans le réel, ainsi, était-ce le réel qui était en cause ?
« On ne peut changer le réel, seulement ce qu’il contient ! » C’est alors qu’il se prit à douter.
Il se plongea dans ses récits, ses livres de contes et de légendes, et ne résista pas à l’angoisse de laisser l’inachevé gagner les possibilités de son imaginaire. Si cela ne paraissait pas très clair en terme d’expression, pour lui non plus. Guidé par sa raison, il perdit son regard à l’horizon, contemplant une nature qui, il le sait, constituait l’essence et la pureté d’un lieu d’existence, dans toute sa beauté et son équilibre. Mais la réflexion grandissante faisait vibrer un bourdon dans son esprit, si bien qu’il ne pût refouler une question : pourquoi ?
Il riait de lui-même, malgré cela, se voyant s’égarer dans la pensée décousue, propre à la dérision des songes d’une philosophe en herbe. Puis il cessa de rire. Il se sentait traqué. Il ne pouvait s’empêcher d’y penser.
« Allons, tu as bu un verre de trop, ou bien la fatigue de fait chanceler… Je vais prendre un peu de repos. »
Il fût contrarié de ne pas pouvoir trouver le sommeil. Ses pensées se succédaient sans aucun lien, sans fondement ni valeur, mais frappaient à la porte de son esprit en appelant au doute.
« Tout cela existe » conclut-il avec pertinence en observant son environnement. « Mais peut-on dépasser le réel ? » Face à lui, des livres, des préparations, des objets qui existaient déjà, des sciences, des courants, des expériences, des projets déjà existants, un domaine sensible déjà bien ancré dans le réel.
Sans doute était-il temps de se détendre car il se sentait défaillir ; il joua des airs au hasard sur son instrument et s’interrompit : la musique existait déjà. Pouvait-il la dépasser ? Pourquoi vouloir dépasser ? Il l’ignorait. Mais il soupçonnait la crainte du réel qui le rendait semblable, commun, mortel.
« Qu’importe le commun et le mortel puisque c’est l’usage que l’on en fait qui est déterminant ! » s’exclama-t-il pour se rassurer. Pour se rassurer de quoi ? De sa crainte du réel… Pourquoi ?
Tentant de réfréner les troubles qui assiégeaient son esprit désorienté, il se mît à l’écriture de récits étranges, où il pourrait se rassasier de créatures insoupçonnées et de lieux fantastiques, de formes stupéfiantes dans un univers lointain, très lointain.
« Ces hybrides, ces éléments, tout cela existe, et est né du réel ! » Il ne tenait plus en place.
Interrompant toute préparation, il mélangea ses potions entre elles dans un ordre indéfini, afin d’en découvrir le résultat. Mais cela donnerait certainement un produit, il ne pouvait en être autrement !
Il écarta son projet de cartographie de l’inconnu, arguant que cela resterait une carte et un monde… Puis il déplora le fait de ne pouvoir créer un art de démonstration qui devait installer des danseurs dans une foule pour provoquer l’effervescence, tout en suivant un scénario… Le spectacle en lui-même était commun ! A quoi bon l’étendre ?
« Dépasser ! Trouver la faille du réel ! Est-ce possible ? C’est de la folie hystérique… Mais il me faut trouver ! La transcendance révélatrice ! Où est-elle ? »
Et alors que les gens intrigués par la flèche en beau marbre qui s’élevait toujours plus haut s’interrogeaient, on disait : « Là vit un vieux fou qui voit le néant dans ce qui existe, et le cherche dans ce qui n’existe pas. »

« L’imagination est limitée ? Mais comment échapper au réel dans ce cas ? C’est ce qu’on va voir ! »
La grande flèche n’était même plus dangereusement élevée. Elle était immense. Une citadelle sans sommet qui menaçait de percer la voûte du ciel. Dans les hauteurs labyrinthiques de son habitations, il composait des airs et des orchestrations qu’il jugeait n’avoir jamais agité les sens du monde jusqu’à présent, démantelait toute structure et tout accord de sons afin d’atteindre le revers du réel, à travers le chant le plus extraordinaire… Mais tout cela était musique, sens, mélanges, et ô combien de réalité !
Il jeta au sol ses papiers et ses instruments, balaya ses écrits, ses livres d’un bras furieux, maudissant la souffrance du superficiel qui oppressait son esprit démené.
Il se précipita sur ses concoctions pour ingurgiter chaque breuvage, défiant les effets les plus spectaculaires et les plus incongrus, imparfaitement déboussoleurs et avilissants, et par ce biais, sa propre nature. Cherchant toujours plus loin vers les sentiers perdus de la création, il crayonna sur chaque mur, latte de plancher, marche d’escalier, jusqu’au moindre objet, des formes tranchées, des modèles amorphes qui, même extravagants, hurlaient au réel, toujours présent ; la peinture devînt une poignée de pigments, de l’huile et des couleurs mariées puis éclatées à plusieurs reprises, jetées partout autour de lui, sur les sillons d’encre étalés qui ouvraient la voie de la perdition.
Il ne savait plus où donner de la tête pour ne pas la perdre. Ses efforts acharnés ne lui permettaient plus de lever les bras, ni même de se cogner contre les murs. Il s’engagea alors dans un flot d’incantations nocturnes qui déchaînèrent un tourbillon silencieux dans lequel il s’enferma. Son regard fiévreux s’arrêta sur l’écriture qui s’étendait sur les grandes pages du livre. Les écrits contenaient le fruit de la connaissance et de la raison. Il devait s’y référer.
Mais déjà son attention troublée par l’obsession le poussa à dépasser l’écrit en lui-même. Pour cela, dépasser l’alphabet. Dépasser l’écriture. Surpasser la langue, l’énonciation d’un code. Surpasser la lecture, le support lui-même, atteindre l’intra-communication, le savoir instantané, la perception de l’idée et des sentiments sur des impulsions anticipatrices…
Mais il ne parvenait pas à atteindre l’apogée du revers de la réalité, le doute des possibilités du commun des mortels ou des immortels équivalant celles de la mort.
En s’asseyant à sa table, son verre de vin se renversa, et trempa son morceau de pain. Il regarda le pain, puis l’écrasa dans sa main, jusqu’à le faire disparaître. Il essayait d’aller au-delà de sa condition, pour atteindre quelque chose, qui s’avérait être le néant ;
A l’extérieur, lorsque les passants subjugués s’interrogeaient sur cette citadelle extraordinaire, on leur disait : « Là vit un vieux fou. »
Et lui, tout là-haut, posant son regard sur ses écrits philosophiques, puis ses doigts sur son corps fait de chair, il observa son reflet dans le miroir.
Il vit qu’il n’était qu’un homme.

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Tarlun
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MessageSujet: Re: Le récit du miroir   Mer 5 Mai - 10:54

Fantastique ! L'une de tes meilleurs histoires ! Chapeau bas mon ami ! Je me ferais chrétien et chapelier !
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Aramanth
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Localisation : Dans sa grotte

MessageSujet: Re: Le récit du miroir   Mer 5 Mai - 16:34

C'est vrai qu'elle est vraiment bien celle-ci ! Bravo Troubadours, vous avez été à la hauteur ... A bientôt dans votre prochaine mission.

Ps : Tarlun c'est pas vraiment une bonne idée, je t'offrirai un chapeau et te baptiserai, ne t'en fais pas Very Happy

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MessageSujet: Re: Le récit du miroir   

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